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  • Photo du rédacteurMyriam Laroche

Du profit à la conscience éthique et écologique : Mon parcours dans l'industrie textile

Dernière mise à jour : il y a 4 jours

Il y a des moments dans la vie où l'on se questionne sur la direction que prend notre parcours, et je me demande si je ne suis pas en train de devenir une version moderne de Claude Cossette, ce pionnier de la publicité qui a dénoncé en 2001 "La publicité déchet culturel".


Au commencement de ma carrière d'acheteure dans les années 90, réaliser une marge de 50% à 60% était considéré comme la norme. Nous vivions dans une période où les quotas régissaient encore la fabrication de vêtements dans les pays en développement, où les coûts étaient nettement plus bas.  À cette époque, le taux de production locale était donc plus élevé. Toutefois, tout a changé avec la mise en œuvre complète de l'Accord sur les Textiles et les Vêtements (ATV) de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) le 1er janvier 2005. Les quotas et la production locale ont été abandonnés, laissant place à des profits accrus pour les détaillants et les marques. Officiellement, la suppression des quotas prétendait ouvrir de nouvelles opportunités commerciales pour les pays en développement, leur permettant un accès plus libre aux marchés des pays développés et favorisant leur développement économique en les intégrant plus activement au commerce mondial. Cependant, en retirant notre chapeau capitaliste, il devient évident que l'augmentation de l'impact négatif de l'industrie du vêtement et du textile sur les humains, les animaux et l'environnement est intrinsèquement liée à ce moment précis.


En 2000, 50 milliards d’unités de vêtements neufs ont été produits, un chiffre qui a doublé en 2015 avec 100 milliards d’unités de vêtements neufs. Ce volume, lorsque mis en perspective, révèle l'ampleur de la surproduction et la surconsommation. 

Mon premier “wake up call” a eu lieu en 2006 lorsque j'occupais un poste sénior dans le département des achats dans une chaîne Montréalaise qui avait des magasins à la grandeur du pays. À la demande de ma directrice, je négociais pour obtenir un rabais de 0,50$ sur le coût d’une camisole qu’une des mes usines en Chine m’avait soumissionnée à 8,00 $. Soudainement, l'acte de négocier, une routine quotidienne dans mon domaine, a perdu toute logique. Mon prix de vente final pour cette camisole était fixé à 25 $, avec un coût de revient de 8 $. Cela représentait une marge de 68%, mais on exigeait de moi une marge de 70%, une demande de plus en plus fréquente. Pour illustrer, une marge de 70% sur un article vendu au détail à 25 $ signifie que le fournisseur a été payé 7.50$ et lui aussi fait un profit. Le reste sert à couvrir les salaires, les matières et le transport. Pour un t-shirt en coton, on pense entre autres aux coûts associés à l'agriculteur, au fileur, au tisseur ou tricoteur, au teinturier, au coupeur, à l'assembleur, au presseur, à l'empaqueteur, souvent dispersés à travers différents pays. Bien que cela puisse être considéré comme un prix de gros, avec peut-être 1000 ou 10 000 unités produites de cet article, l'énormité de l'écart entre les marges des marques et des détaillants par rapport à celles des fournisseurs est profondément troublante. Convaincre des travailleurs, principalement des femmes, de travailler pour si peu implique inévitablement des abus, de la violence et de l'oppression.

Je ressentais une saturation, mais sans renoncer à ma passion pour le vêtement et le textile, j'ai pris la décision de m'installer à Vancouver à l'hiver 2007. Mon choix était motivé par un besoin de changement et par le désir de vivre dans une ville anglophone, et Toronto me semblait trop similaire à Montréal sur le plan énergétique. À mon insu, l'énergie de la Côte Ouest exerçait sur moi un appel irrésistible, une énergie qui, jusqu'à ce jour, continue de m'accompagner. Cette région offre un environnement où l'impératif du "tout doit être fait pour hier" ne prévaut pas, une bouffée d'air dont j'avais grandement besoin.


C'est alors que ma carrière à Vancouver a débuté avec une marque de vêtements de yoga Canadienne (pas lululemon). Les produits, confectionnés à Vancouver avec des tissus tricotés à Montréal, se distinguaient par une qualité remarquable, notamment en termes de durabilité et d’ajustement. Travailler pour cette marque a été une source d'inspiration inépuisable, me rappelant la véritable valeur des vêtements et l'importance d'être en proximité avec le produit, de connaître son origine. C'est à ce moment-là que la graine de ma transition vers la mode durable a été semée.





Après une année au sein de cette entreprise, j’avais un désir de contribuer davantage au mouvement durable. Étant une fervente admiratrice de la mode vintage et de seconde main, j'ai lancé ma propre ligne de vêtements vintage, baptisée Myriam’s Closet. Cependant, cette initiative fut de courte durée, car j'ai rapidement constaté que Vancouver ne possédait pas véritablement d'identité mode. Les “fashion events” auxquels j'assistais semblaient aspirer à être à l'image de New York, Toronto, ou Montréal, une vision qui ne semblait pas convenir à Vancouver. La ville se démarque par son caractère unique qui diffère grandement des grandes capitales de la mode.






C'est à ce moment que l'idée a germé en moi : pourquoi ne pas positionner Vancouver comme la capitale de la mode durable, où les produits locaux sont mis en avant, où la qualité, le confort et la fonctionnalité des vêtements sont privilégiés, et où l'environnement est au centre des préoccupations ? Cette vision s'est renforcée par la campagne de la ville visant à devenir la cité la plus verte du monde en 2020. Ainsi, en automne 2009, j'ai inauguré Eco Fashion Week (EFW). Au fil des années, nous avons organisé 13 éditions et 5 événements satellites, dont 3 à Seattle et 1 à Toronto.


Eco Fashion Week constituait non seulement des défilés de mode et un showroom, mais surtout une plateforme pour une conversation collective sur les préjudices infligés par l'industrie de la mode, ainsi que sur les différentes solutions et innovations existantes. Au départ, mon approche était plus flexible : tant qu'une marque s'engageait dans des pratiques durables, elle était la bienvenue. Mon objectif était d'initier cette discussion, car au début de la décennie 2010, le sujet était presque tabou. Je voulais qu'on fasse du bruit, que les choses se mettent en mouvement, et cela a fonctionné. Nous avons généré une visibilité significative, catalysant des changements dans l'industrie. Je suis convaincue que le plus grand succès d'EFW réside dans l'effort collectif, le rassemblement de personnes passionnées et motivées à transformer l'industrie.



Cependant, après huit années, nous étions épuisés et financièrement fragiles. Paver la route demande une quantité considérable d'énergie et d'argent, et persuader l'industrie d'investir dans cette "terra incognita" était une mission presqu’impossible. Ainsi, en 2018, l'aventure EFW a pris fin. Et après onze années à Vancouver, je fût de retour à Québec. Je suis revenue avec ce que j'appellerais une maîtrise et un doctorat en développement durable du textile et du vêtement, issus de l'Université "Eco Fashion Week". Cependant, une question persistait : dans quelle direction devais-je continuer à tracer le chemin? Je ne comprenais pas pourquoi l'industrie ne suivait pas mon rythme. La pandémie m'a offert une opportunité de prendre du recul. Ce pas en arrière a constitué mon deuxième appel à l'action. Il m'a incité à acquérir une éducation plus approfondie, non seulement sur le développement durable, mais également sur les éléments toxiques qui caractérisent cette industrie au-delà de la longue chaîne d'approvisionnement et des méthodes de fabrication : capitalisme, colonialisme, misogynie et racisme se sont clairement ajoutés à la liste. Cela a ouvert mes yeux sur une inévitabilité : même si un produit est écologiquement vert, s'il est fabriqué en exploitant et abusant, il ne peut prétendre à cette appellation. Si un vêtement neuf coûte moins de 20 $, les chances sont très élevées que sa fabrication implique l'exploitation d'humains, d'animaux et/ou de ressources naturelles. Point final. Peu importe s'il est assorti d'une certification.



Une observation saisissante qui résonne en moi est que nous sommes encore aux prémices d'une véritable transformation. Mon engagement total envers le développement durable de l'industrie du vêtement dure depuis 15 ans, et il est frappant de constater que la majorité des marques et des détaillants n'ont pas encore pris des mesures significatives. Leurs stratégies semblent souvent s'inscrire dans le spectre de l'éco-blanchiment. Ils semblent craindre une vérité incontournable : la seule solution réelle réside dans la réduction de la fabrication de vêtements faits de matières neuves, en particulier ceux à bas prix et de qualité médiocre. Ce sont précisément ces produits qui génèrent le plus de revenus et de profits pour eux.


Les détaillants du futur, ceux qui prospéreront au cours des 15 prochaines années, seront les pionniers d'une transformation significative dans l'industrie de la mode. Le mantra, comme le dit si bien Thierry Brunfaut, Responsable de la Création et Partenaire Fondateur @Base_design, "Les marques à succès du futur se soucient des personnes, pas de leur marque" définira la nouvelle norme, plaçant l'accent sur l'humanité plutôt que sur la simple image de la marque. La chute de l'avidité et du capitalisme s'accompagnera d'une montée en puissance du commerce équitable et de la fixation de prix justes. 


L'avenir appartient aux marques prêtes à prendre, de façon volontaire,  une part significative de leurs revenus/bénéfices pour investir dans la réduction de la production de vêtements faits à partir de nouvelles matières. Elles opteront pour l’intégration de l'économie circulaire, la collaboration entre elles et afficheront une véritable transparence. Le bien-être des travailleurs sera une priorité, et ces marques partageront leur richesse, travaillant activement à réduire les inégalités salariales entre les employés et la direction. Dans ce nouveau paysage, la résistance prolongée prolongée au réel développement durable sera synonyme de déclin. Les détaillants qui resteront attachés aux anciens modèles et pratiques seront inévitablement dépassés, laissant la place à une génération de marques engagées dans une vision plus éthique et durable de l'industrie de la mode.

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